Sorti en 2007, il est en poche depuis 2008. “La bâtarde d’Istanbul” est un roman, écrit par une auteure turko-américaine : Elif Shafak dont il faut saluer le courage. Elle a été traduite devant la justice turque et n’a dû son acquittement qu’au soutien massif de personnalités de tous pays.
C’est un moment de lecture délicieux pour peu qu’on se laisse entraîner par l’écriture rapide et virevoltante au sein d’un monde baroque dans lequel évoluent des femmes hautes en couleurs. Improbable l’histoire, et alors ? Du cocasse au tragique, les histoires de deux familles se tricotent au sein d’une Histoire qui les dépasse et les emporte. Turque et Arménienne, ces histoires intimes, ces secrets de familles se font l’écho du déni ou du ressassement des peuples. Ces femmes ambiguës, contradictoires, changeantes, possessives sont l’expression de ce bouillonnement de l’histoire, de ce qui, malgré la rupture, pourrait rassembler.
Entrent en scène les sons, les odeurs et les saveurs. Chaque chapitre porte le nom d’un mets, d’une épice et c’est au son des contes communs que se savourent les plats identiques ou presque, dégustés dans les deux familles. C’est autour de goûts si proches que se retrouvent deux jeunes filles en quête de réponses. Ce pot commun des papilles est aussi celui de leurs vies entremêlées. Quelques recettes figurent au fil des pages pour les curieux…
Il faut aimer ces digressions qui détournent régulièrement l’auteure de son fil conducteur, pour y revenir ensuite. On peut y lire une illustration de la complexité de l’histoire commune, et de la rupture de ces deux peuples comme si, à chaque instant, cela avait pu se passer autrement, comme si l’histoire avait pu se laisser distraire.
Et puis de tout ce marasme émergent des êtres attachants et une jeunesse qui dépasse le face à face entre déni et rumination, qui accepte un passé tragique sans renoncer aux retrouvailles. L’amitié d’Asya et d’Armanoush est un beau message d’espoir adressé à deux peuples.
Émouvant, ce livre est un pur bonheur.
La bâtarde d’Istanbul
Elif Shafak
Chez 10 18

