Au Lucernaire, « Délire à Deux » est mis en scène par Édith Vernes qui échappe à son travail de comédienne pour s’essayer à la mise en scène, pari gagné !
Ils sont deux, dans une chambre, dans un pays en guerre. Ils forment un couple, parfaitement stable dans la dispute, à l’abri du conflit extérieur car enfermé dans le sanctuaire de ses échanges amers. Installés dans leur appartement confinés, étouffés d’exaspération réciproque, ils sont parfois dérangés dans leur impossible communication par les voisins qu’on arrête, par la guerre qui tente de les tirer de leur invraisemblable égocentrisme. Lui est un ancien séducteur qui ressasse à l’envie d’amères défaites et de piètres victoires, avec cynisme. Elle se cherche une existence dans une querelle sans cesse relancée, inextinguible. Et puis vient l’instant de rupture, sous la forme d’une déclaration de paix qui rompt l’équilibre, perturbe le différend et ouvre sur du différent ; et c’est insupportable !
LUI : Mais non. C’est la fête, c’est la cérémonie de la victoire. Ils défilent dans les rues. Ça doit sans doute leur faire plaisir. On ne sait jamais.
ELLE : Ils ne vont pas nous entraîner dans leur défilé ? Ils vont nous laisser tranquilles ? Quand c’est la paix, ils ne laissent pas les gens tranquilles.
LUI : On est tout de même plus tranquilles comme ça. On est mieux. Malgré tout.
ELLE : On n’est pas bien. On est mal.
LUI : Le mal est mieux que le pire.
« On est toujours content tant qu’il y a du conflit »
Et nous voici face aux thèmes chers à Ionesco : l’incommunicabilité entre les êtres, l’univers singulier dans le grand Chaos de l’existence humaine qui ne trouve aucun sens.
Le burlesque et le tragique, seule structure du conflit ordinaire et privé, portent des échanges sans logique, confus, absurdes qui n’engagent les protagonistes dans aucune communication réelle. La réalité leur échappe d’ailleurs complètement, reprenant un thème récurrent du Théâtre de l’absurde qui réduit l’humain au rang de pantin, vivant dans l’incohérence absolue et l’incommunicabilité indépassable.
André Coutin disait de Ionesco » J’ai rencontré un homme qui est – plus que tous les autres – clairvoyant et confus, remué et distant. »
« On n’est pas difficiles. On s’amuse partout tant qu’il y a du conflit »
La drôlerie, l’absurdité mettent en évidence la fragilité du couple fondée non seulement sur l’enfermement mais aussi sur la peur, l’amertume singulière de chacun des conjoints, et son cortège de reproches, d’agressivité, d’angoisse. Et se construit alors un univers rassurant, celui du conflit qui permet de rejouer indéfiniment le déjà connu, le déjà vécu et d’échapper à la peur du vide et de l’inconsistance de l’existence.
Le couple vit dans un temps rythmé par les bombes et le bruit des bottes. Une échelle qui leur permet de trouver leur temps propre et de bâtir la répétition du conflit interne.
Une mise en scène dans la démesure
Édith Vernes a retenu ce texte dans le cadre des ateliers qu’elles anime avec ses élèves. « Je l’ai aussi sélectionné pour Anne-Sophie Rondeau qui participait à ces ateliers parce qu’elle possède cette aptitude à passer du tragique au burlesque. Et puis, je n’avais pas envie de monter la xième Cantatrice chauve, je préférais une œuvre moins souvent mise en scène et de ce fait plus étonnante. »
Édith Vernes y a choisi d’encadrer cette pièce par une autre pièce intitulée « Les Connaissez-vous? » et par un extrait de « Victimes du devoir » afin de suivre la rencontre d’un couple, sa vie quotidienne puis sa vieillesse. En une heure : un condensé de
vie.
La rencontre du couple se fait donc sur un malentendu : le jeune homme asphyxie une femme d’une question qu’il pose inlassablement, et à laquelle elle ne peut répondre qu’en s’offrant toute entière. La raison bascule, la sagesse s’égare. Les repères sont perdus et la femme, désemparée, ses repères anéantis, s’accroche à l’autre qui devient son unique référence.
On les retrouve mariés, 17 ans plus tard et c’est « Délire à deux ».
De nombreuses années plus tard, on les retrouve vieillis, blanchis et il semble qu’enfin soit née une tendresse dans la vieillesse. A l’approche de la fin de la vie, ils se retournent sur leurs rêves non-accomplis et choisissent le rire. Et c’est le texte de « Victimes du Devoir ».
Ainsi nous est proposé dans cette succession de textes un cheminement plus complet que celui proposé par le seul texte initial. Le tout se joue dans la démesure, celle de la vie, de la peur, de l’impossibilité à rencontrer le sens.
Un décor qui signe la fragilité
Le décor a été confié à Dimitri Tsylakov qui a choisit de traiter l’intérieur de la chambre en carton avec de gros tampons « fragile » qui en marque clairement le peu de résistance. Ce décor permet aux comédiens de remplir pleinement la scène et de signifier l’existant face à ce matériau neutre et inconsistant.
Né à Moscou en 1963, Dimitri Tsykalov étudie les arts plastiques à Moscou. Il vit et travaille à paris depuis 1991 où il réalise des nombreuses « installations ». Ses dernières expositions : MEAT en novembre 2008 à la Maison Européenne de la Photographie et MONEY à la galerie Rabouan-Moussion jusqu’au 31 janvier 2010 à Paris. Actuellement des photographies de ses oeuvres sont présentées dans l’exposition « Vanité » au Musée Maillol.
Quelques mots de l’auteur
« Une oeuvre, une pièce de théâtre n’est pas un questionnaire avec des questions et des réponses : les vraies réponses d’une oeuvre sont constituées simplement par ce qui répond à elle-même, elle se répond à elle-même, comme une symphonie se répond à elle-même, comme une tache de couleur répond à une autre tache de couleur du même tableau. Au théâtre, ces questions et ces réponses sont les personnes d’un jeu : c’est cela le théâtre, jouer à quelque chose ; et l’importance de l’oeuvre dépendra de la densité des interrogations devenues vie, de leur complexité, de leur vérité, de leur authenticité, de leur vérité de créatures vivantes, bien sûr, qui n’est pas la vérité extérieure, d’ailleurs toujours discutable, de la démonstration. »
E. Ionesco, Notes et contre-notes, Editions Gallimard, 1966
Délire à deux
Eugène Ionesco
Mise en scène par Édith Vernes
avec Jacques Faugeron et Anne-Sophie Rondeau
Au Lucernaire , 53 rue Notre-Dame-des-Champs 75006 Paris
30€ en plein tarif et 15€ en tarif réduit.



