“L’arrivée de mon père en France” paru en 2008 aux éditions Michel de Maule vient d’être traduit en italien et publié de l’autre côté des Alpes.
L’auteure, Martine Storti, fille ouvrier immigré italien, se prête à un double exercice : d’une part, une recherche intime et familiale et d’autre part un questionnement du passé collectif et individuel.
Le lecteur attentif la suit dans une réflexion qui va et vient
Entre l’immigration d’hier et celle d’aujourd’hui
Son père : elle en construit le cheminement migratoire en imagination au moins autant que grâce aux quelques informations dispensées par sa mère ; son père, disparu trop tôt après 30 ans d’amiante, ouvrier silencieux… n’a pas transmis son histoire. Or, la transmission est le grand sujet de la vie de sa fille : journaliste puis inspectrice générale de l’Éducation nationale.
Entre les mots d’hier et ceux d’aujourd’hui
Cette conférence internationale de 1938 à Évian où la question était déjà posée de choisir ses immigrés…parmi les juifs fuyant le nazisme montant ; où l’on craignait déjà de “faire monter l’antisémitisme” en laissant s’installer les immigrants… et ces mots du XXIème siècle qui reprennent les mêmes logiques de peur de l’autre.
De la cuisine de ses parents à Colombes aux réflexions sur ce qui a fabriqué une France Vichyste, il y a quelques tours de roues de vélo, ceux qui conduisent l’ouvrier italien vers Pithiviers pour y trouver quelques produits frais au marché noir. Et sa fille de s’interroger : « que savait-il, que savait-on ? Que ne pouvait-on pas ignorer ? Où commencent nos petites démissions et quand entre t-on dans la grande lâcheté ? Pourquoi Irène Némirovsky est-elle morte sans soutien, seule, si seule ? »Avoir peur, sans doute, mais de quoi ? Pendant la guerre, la peur de mourir ou de faire mourir ses proches…on comprend bien. « Qu’aurais-je fait ? » se demande l’auteure. Question qui taraude mais reste définitivement sans réponse. D’ailleurs, sa voix se fait douce pour dire “Nous n’avons pas à juger les générations qui nous ont précédés.”
Mais aujourd’hui ? Nous acceptons d’entendre ce qui paraissait inaudible il y a quelques années seulement. Nous nous habituons à ce qui devrait encore nous choquer. Nous ne réagissons pas alors que nous ne courrons aucun risque, surtout pas celui d’en mourir. C’est la belle démonstration qu’avait fait à sa sortie le film “Welcome”, avec Vincent Lindon : l’action n’engage pas de grand risque ici, on peut la décider pour de piètres raisons, ne pas être un héros et pourtant être utile.
Nous voyons maltraiter les Italiens d’hier. Afghans, Kurdes, Maliens ou Turkmènes, ces hommes fuient. Il fuient une pauvreté, une situation politique et sociale, une société liberticide,… ? Nos gouvernements européens prononcent les mots de 1938.
Martine Storti nous interpelle “Quand est-on dans l’engrenage ? Quand bascule t-on ?” Aveuglement ou défaut de lucidité, incompréhension, peurs irrationnelles, confort d’obéissance et de docilité, manque d’autonomie et de courage, elle sait que cela se rencontre à chaque instant du quotidien. L’expérience menée par Christophe Nick sur France2, aussi contestable soit-elle, le confirme ; la remontée des extrêmes droites en Europe également.
Les immigrés sont relégués où les abandonne notre combativité : dans l’anonymat et l’indifférence.
Hannah Arendt écrit dans Le système totalitaire “…expérience d’absolue non-appartenance au monde, qui est l’une des expériences les plus radicales et les plus désespérées de l’Homme”. En sommes-nous proches ? “Non, s’exclame Martine Storti, contrairement à ce que notre regard ne veut plus croiser, ces ombres que nous ne nommons plus et ne voulons plus voir, ont une histoire, un père et une mère, une culture, des amours. Ils existent !”
De sa colère familiale devant l’injustice infligée à son père dans sa propre famille qu’elle nous raconte, Martine Storti fait émerger une colère collective devant l’injustice qui ne nous émeut plus assez. Ses qualités de désobéissance ne viendraient-elles pas de là ?
>Lire l’article sur son dernier livre « Je suis une femme. Pourquoi, pas vous? »
« L’arrivée de mon père en France »
Martine Storti
éditions Michel de Maule
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